Le but, c'est le chemin

La deuxième étape de notre grande randonnée nous emmène en haute montagne, sur un tronçon de la nouvelle Via Glaralpina au marquage blanc-bleu-blanc. Pour couronner le tout, les membres de l’Association glaronnaise de randonnée pédestre ont organisé un vol en hélicoptère pour nous faire découvrir leur travail sur le terrain.

Mia Hofmann, Severin Nowacki

Près de 1200 vaches estivent chaque année sur l’alpage d’Urner Boden. Au terme d’un trajet en car postal depuis Linthal commenté par le chauffeur, nous voilà arrivés au col du Klausen: c’est le point de départ de notre randonnée de deux jours sur la Via Glaralpina, qui sera inaugurée en juillet. Assis à la terrasse du restaurant, nous lisons les informations sur l’itinéraire: 220 kilomètres, 20 sommets, quelque 19 000 mètres de dénivellation. Le tracé réparti en 18 étapes longe plus ou moins fidèlement la frontière du canton de Glaris. Diverses questions nous viennent à l’esprit: comment planifie-t-on un chemin de grande randonnée? Quelles exigences faut-il satisfaire avant l’inauguration de l’itinéraire? Et qui a réalisé la Via Glaralpina?

Blocs de glace dans le petit lac

Mais pour commencer, mon accompagnateur et moi-même souhaitons découvrir l’itinéraire de nos propres yeux. Nous avons prévu de passer la nuit à la cabane Clariden. Le chemin monte à travers des pâturages verdoyants puis traverse une imposante barre rocheuse. Nous respirons l’air frais. Le beau temps est de la partie. Au loin, on perçoit le bruit des voitures sur la route du col. Nous croisons à deux reprises des panneaux arborant l’indication «Gletscherseeli» (lac glaciaire). Mais quel est donc ce grondement au loin? Au cours de notre halte à la Gemsfairenhüttli, nous en apprenons davantage: «Un grand morceau de glace s’est détaché et a chuté dans le lac», expliquent deux randonneurs assis à notre table. «Nous n’avions jamais rien vu de tel!»

Encore du blanc-rouge-blanc. Photo: Mia Hofmann

Nous traversons ensuite le Hasentrittli. Ce premier passage assez ardu est sécurisé par des câbles métalliques. Il faut s’aider de ses bras et éviter de regarder vers le bas. Plus loin, un agréable sentier mène au col de Fiseten. Si la météo est incertaine, on peut redescendre dans la vallée en téléphérique. Nous décidons toutefois de suivre l’arête pentue jusqu’au col de Gemsfairenjoch (2846 m), avalant 800 mètres de dénivelé d’un coup. Myrtilles, fleurs et formations calcaires cèdent la place aux gravats et à la roche nue. Un glacier a manifestement laissé des traces dans le paysage.

Du chocolat sur la lune

... et la crête étroite est prête à être parcourue. Photo: Severin Nowacki

Les derniers mètres de dénivelé sont palpitants: une barre rocheuse par-ci, une fissure verticale par-là ... Une question jaillit: quand décide-t-on de sécuriser un chemin par des moyens techniques? Pour se hisser au sommet, nos deux mains ne sont pas de trop. Mais l’effort en vaut la peine: chaque mètre parcouru au milieu de ce paysage lunaire recouvert de sombres gravats dévoile un nouveau pan du paysage. Le Claridenfirn et son paysage à couper le souffle nous laissent pantois. Vite, un selfie s’impose! Les minutes s’égrènent devant ce décor émaillé de formations glaciaires. Mais le vent qui souffle sur le col nous incite à enfiler une veste.

Puisant quelques forces dans une barre de céréales et du chocolat, nous attaquons la descente qui s’annonce rude: il faut traverser un pan rocheux et la neige en bordure du glacier. Nous avançons prudemment. Heureusement, le temps sec nous évite de glisser. Nous arrivons en bas sans heurts. Les secteurs enneigés requièrent toutefois des bâtons. Après environ une heure de marche, nous atteignons de nouveau le plancher des vaches. Rassérénés, nous poursuivons notre descente vers la cabane Clariden, où des poules, un hamac et une slackline nous souhaitent la bienvenue. Le moment est venu de déguster une «Adler Bräu» (bière régionale) dans les chaises en osier recouvertes de peau de mouton! Mais qui a eu l’idée de cet itinéraire attrayant? La gardienne des lieux me tend en riant le numéro de téléphone de Gabi Aschwanden, co-initiatrice de la Via Glaralpina et gardienne de la cabane Fridolin. Gabi apprécie ma curiosité: «Et si tu te joignais à nous pour restaurer une partie de l’itinéraire?» Excellente idée! Le départ est prévu la semaine suivante depuis Elm.

Un vol en hélicoptère

Quelques jours plus tard, je retrouve le photographe Severin Nowacki à 7 h du matin sur le parking du centre d’activités sportives Sportbahnen Elm. Nous saluons Heidi Marti, Hans Rauner, guide de montagne, et Jannik Bäbler, son employé. Heidi, Hans et Gabi font partie du comité de la Via Glaralpina, formé de six personnes, qui a lancé le projet et balisé l’itinéraire. Un vrombissement se fait entendre: l’hélicoptère de Heli-Linth atterrit à quelques mètres de nous. Les chaînes, le générateur et l’outillage sont rapidement placés dans la nacelle de transport. En un rien de temps, nous nous hissons quelque 2000 mètres plus haut et atterrissons sur une étroite crête proche du Bündner Vorab. Une fois l’hélicoptère reparti, un silence bienfaisant règne. Le soleil du matin illumine les montagnes alentour. Mais nous ne sommes pas là pour nous reposer: «Au boulot!», s’exclame Hans, le guide de montagne. Jannik s’attaque sans broncher à la roche, sa perceuse à la main.

Le trio a prévu de fixer des chaînes à deux endroits. «La roche peut devenir très glissante lorsqu’il pleut», explique Heidi. «Nous devons sécuriser ces sites. Tout comme ceux où il existe un risque additionnel de chute.» Heidi aime s’engager pour le nouveau chemin de grande randonnée et raconte quelques anecdotes. Elle est partie une fois en été randonner le long de la Via Alta della Verzasca avec Gabi et un groupe de marcheurs. A leur retour dans le canton de Glaris, elles s’étaient demandé pourquoi on ne proposait pas un tel itinéraire dans leur région, pourtant si belle. L’idée de la Via Glaralpina vint un soir à Gabi, alors qu’elle buvait un verre de vin avec Hans.

Jannik Bäbler perce le trou ...

... Hans Rauner colle ...

... et scelle l’ancrage dans le rocher.

Il installe la chaîne...

... et pour finir Heidi Marti balise le chemin.

Le travail est achevé. Photos: Severin Nowacki

«Slow tourism»

Depuis, trois années se sont écoulées durant lesquelles les participants au projet ont noué des contacts, déposé des demandes d’autorisation et balisé dix nouveaux itinéraires alpins. Le projet est placé sous l’égide de l’Association de tourisme pédestre du canton de Glaris. «Etant tous des passionnés d’alpinisme, nous souhaitions rendre notre région accessible à d’autres montagnards chevronnés», explique Heidi. L’idée était de doper le tourisme en douceur, sans forcément attirer les foules. Car la Via Glaralpina comporte de nombreux tronçons blanc-bleu-blanc et les passages à escalader, plus ou moins exigeants, ne manquent pas. «Il faut avoir de l’expérience et être capable d’évaluer la situation. Mais l’itinéraire en vaut vraiment la peine», précise Heidi. Entre-temps, Hans et Jannik ont bien dû percer une dizaine de trous, enlevant la poussière à l’aide d’une sorte de nettoie- pipes pour pouvoir y enfoncer les barres d’ancrage. La colle doit à présent sécher. Un petit-déjeuner s’impose! Extirpant ses mains tannées des manches de sa veste de travail orange, Hans coupe un peu de pain et de fromage avec son couteau. Nous abordons l’aspect financier du projet. Beaucoup de particuliers mais aussi des sponsors (assureurs, entreprises de la région) ont soutenu le projet. «Un couple a versé 19 000 francs pour le tronçon du col de Panixer à Martinsmaad. Cela fait chaud au coeur», souligne Hans. La planification, le matériel, les vols en hélicoptère, le personnel: beaucoup de facteurs contribuent à la sécurisation d’un tronçon. Hans doit d’ailleurs retourner travailler. La chaîne est arrimée à la paroi rocheuse, écartant le risque de chute.

L’hélicoptère approche, on saute à bord sous les rotors qui tournent, on enfile le casque radio et déjà l’appareil décolle. Quand il plonge dans une vallée, l’estomac se noue comme sur un grand-huit. Une fois à terre, nous déchargeons le matériel. A nouveau, le silence règne. Un câble métallique doit être remplacé par une chaîne neuve plus longue. Chaînes, marches, prises, explosifs ou encore marquages: les mesures préventives sont aussi variées que le terrain. Employée à 50% par la Commune de Glaris Sud, Heidi entretient les chemins et effectue souvent des marquages. Elle vient ici depuis son enfance: «Le lieu où nous nous trouvons gisait alors sous les neiges éternelles.» On aperçoit clairement les traces laissées par le glacier: la paroi polie, les gravats, la moraine médiane. «Cela me peine un peu, c’est sûr», admet-elle. Grâce au réchauffement, de nouveaux tronçons ont pu être balisés. Mais le problème principal est la pierre: elle devient friable, nécessitant de nombreuses mesures de sécurisation. Heidi sort son pinceau et dessine les trois traits droits sur le rocher plat. Blanc. Bleu. Blanc.

Tarte aux abricots

Une bonne bière à la cabane Clariden pour se remémorer la journée. Photo: Mia Hofmann

Et comment s’est déroulée la descente depuis la cabane Clariden? Peu après le lever du soleil, nous sommes montés au col de Beggilücke, redescendus vers l’alpage d’Ober Sand, puis remontés à la cabane Fridolin. Au petit matin, on a ainsi pu apercevoir des marmottes et des chamois. En guise de collation, une tarte aux abricots et du café. Puis nous avons emprunté un chemin raide le long des eaux du Bifertenbach jusqu’à Hintersand, avant de rejoindre Tierfehd. Car, ne l’oublions pas, notre but est de partager notre expérience avec d’autres amateurs de grande randonnée souhaitant partir à la découverte de cet itinéraire depuis ce lieu.

Marcher sur la Via Glaralpina?

Le descriptif de l’itinéraire est disponible sous La grande randonnée de RANDONNER.CH